FUGITIVE

 


Fille qui revenait d’une côte lointaine,

Ton air à fixer Dieu dans un regard voleur

A fait pousser une aile au creux de ma douleur

Et l’espoir de l’envol m’a guéri sous huitaine.

 

Craignant, au bord du soir, de perdre une mitaine,

Tu serres fort les poings, comme un gamin siffleur

Enchanté de cueillir, pour sa mère, une fleur ;

Ton reflet rend jaloux le chant de la fontaine.

 

Lorsque le sable écrit tes pas de fin crépon,

Crois-tu qu’un vent maraud soulève ton jupon ?

C’est mon cœur de gitan qui bat sous tes dentelles !

 

Oiseleur éperdu de ton corps buissonnier,

Je veux effilocher tes routes infidèles,

Pour te bâtir des nids dans mon seul pigeonnier.    

                                       

Marilène Meckler 

                     Tiré du recueil « Derrière l’éventail de plumes »

                   

 Ô TOI L'AMANTE


Meunière sans sommeil, debout près de ses blés

Que tu protèges, là, même pendant l’orage,

Tu sauras réunir la force et le courage,

Pour sauver, sous tes pas, ses chemins ensablés.

 

Le pain doré déteint, lors de moments comblés,

Sur ta laiteuse peau qui recherche l’ombrage,

Besoin de quiétude en ce doux pâturage,

Après les cris de feu des soleils rassemblés.

 

Berceuse d’un ailleurs où se cachait ton aile,

La musique des corps n’est jamais éternelle,

Dans les baisers de chair aux parfums d’orient.

 

Et passent les saisons sur ta valse ravie…

Légère, les pieds nus, tourne, en lui souriant,

Fidèle à son regard, jusqu’au bout de la vie !

                                                                                Marilène Meckler

                                                  Tiré du recueil « Ces lumineux voiliers de l’âme »


 MONTAUBAN

 

Ton nom volé, jadis, au vent des saules blancs,  

Dissimule, en douceur, des sentiments rebelles,

Hérités d’une histoire où les combats sanglants

Sauvaient tes libertés, fragiles colombelles.

 

Bastide tricotant la verte écharpe d’eau,

Ville où s’est endormie, en secret, mon enfance,

L’ocre et le vermillon dégrafent le rideau

Sur tes pudiques murs que le soleil offense.

 

Les mots réconfortants du pistil des pêchers

N’ont jamais apaisé la cruelle blessure

Que le canon du roi creusa sur tes clochers.

Même un hymne de paix, déçu, ne les rassure.

 

Tes chastes doigts de brume enveloppent l’hiver

Semblable au parchemin bleui de mille cernes.

Ton été signe d’or, aux portes de l’enfer,

Les sables enfiévrés crépitant de lanternes.

 

Lavandière du Tarn venu du Causse noir,

De tes grands cils rougis par l’automne ou la brique,

S’enfuyait la fatigue, enfin, sous l’éteignoir,

Des tisserands, vendeurs sur la route atlantique.

 

Quand roucoulent les r, au chant du troubadour,

Chez toi, l’accueil se noue aux poignets du partage.

Honorant tes festins, l’on se presse, alentour

Et chacun se régale encor et davantage.

 

Feuilletant le passé, ton livre a retenu

Le jupon satiné d’Olympe, cette femme

Aux froufrous voletant dessus le chemin nu,

Quête d’égalité devant l’aube d’un drame.

 

Ayant quitté la source à l’écumant linon,

Une plume surprise au nid douillet des berges,

Dans le ciel, écrivit le génie et le nom

D’un peintre, d’un sculpteur, qui dessinaient des vierges.

 

Ivre de bouts de feu, l’infatigable autan

Mène la farandole au seuil de la callune,

Quand l’ombre teint les draps, sous un pastel d’antan

Et couche ma rivière en tes cheveux de lune.  

 

                                                 Marilène Meckler

                                                         Tiré du recueil « Derrière l’éventail de plumes »

 

 

 

La Retirada

 

L’Espagne sang et or, sous le joug du franquisme,

A choisi le combat, pour qu’un jour soit meilleur,

Sans plier sous la peur d’un sanglant despotisme,

Avec une âme noble et l’amour dans le cœur.

 

Que bien long fut l’exil, sur le chemin de France,

Le froid vif de janvier nous pénétrait le corps,

Les yeux vers la lumière et le cœur en souffrance,

Notre horde perdue avait espoir encor.

 

Nous avancions la nuit, comme bête sauvage,

A la clarté du jour, nous étions effrayés,

Seul, l’instinct de survie apportait le courage,

Tel fut le quotidien de tous les réfugiés.

 

Nous parvînmes enfin à ce poste frontière,

Croyant avoir atteint le seuil de tous nos maux,

Nous fûmes embarqués dans une bétaillère,

En direction des camps, comme des animaux.

 

J’ai goûté le sel de mes larmes,

Au calice de la douleur,

J’ai tout appris du bruit des armes,

De l’exil, la faim et la peur.

 

Je n’ai pas oublié, grelottant sous le givre,

La cruauté des nuits, dans le froid et la faim,

Et je n’arrive pas à refermer le livre

Où sont gravés ces mots me harcelant sans fin.

 

                                                                                             Robert Vila (Poème primé à Réquista, 2014)                 

Mandela
 
 

J’entends                                                                            J’entends
battre sur les routes
                                                          sourdre le vin
la sourde pulsation des autos                                         du serment vert
mitrailleuses                                                                                   du nord au sud de l’Afrique
monter le cri rouge                                                             vibrer les cuivres mal éteints
du charbon                                                                         de Ben Barka et Lumumba
grincer les fers blancs                                                       craquer les dents blanches
de la justice                                                                         des barreaux de Pretoria
les clous des bottes                                                                       l’air que sifflent les balles
étalonner la mer                                                                 la grêle des poings
le moulin de la rente                                                         briser la glace des ondes
presser l’or                                                                          les langues de l’ombre se dresser
et grandir les potences                                                     dans l’étreinte du baobab
sous le sel noir                                                                                          Mandela
des larmes                                                                           je vois
            Ô Mandela                                                               dans Soweto                                  
j’entends                                                                              les fantômes se lever
les os blancs des ténèbres                                                                      Mandela
boire aux fosses communes                                            je vois
hurler le vent désert                                                                      sur la colline
des rues grises                                                                   de l’épine du citronnier
et le frottis des cendres                                                     les bois d’ébène se détacher
poncer le ciel                                                                                                         Mandela
et les couteaux déchiqueter                                            j’entends
au front du Transvaal                                                        les cristaux de l’espace
l’ordre et la loi cousus de croix                                        retentir du silence de tes pas
et souffler la tresse noire                                                  graver le sillon de ta marche
des roses de sang                                                             et frémir dans la nuit
de l’espoir                                                                            de l’oiseau qui marie
            Ô Mandela                                                               le blanc et le noir
                                                                                              l’aile de la liberté
                                                                                                                      Mandela

Michel Veyres
(17.03.1989)



 Aphorismes

 

Opéré six fois, je me sens plus ouvert.

Je pense, donc je ne vous suis pas.

Mordre dans la vie à pleines dents, avoir les dents longues, s’y casser les dents.

Monsieur ne fait pas son âge, c’est son âge qui le défait.

Nous récoltons les élus que nous avons semés.

 

                                                         Olivier Demazet (Courtes lignes - Aphorismes)

 

 

 

Les rides


Les vergetures du temps passé

Ne sont pas sillons pour la routine
Ces fissures dans le visage
Sont labours de lunes citadines

Ces rigoles, ces nouveaux étiers

Sont rumeurs de la venue du sage.

 

Chaque matin, Il ou Elle se comptent.

Chaque soir, Il ou Elle se racontent.

La flamme devant ces crevasses

Anime des ombres, théâtre de grâce.

Ces griffures en traits bizarres

Sont sur la peau : sans doute, sans hasard.

 

Ces fossés creusés pour le départ

Sont ensemencés de baisers posés.

Ces lignes tordues et sans retour

Sont l’annonce d’un au-delà d’amour.

Ces rais sont rugueux escaliers

Pour que les sourires montent au regard.

 

Le visage est un jardin vivant

Offert à tous les vents, tous les temps,

Le jardinier est identifié

Ces ravines sont pures signatures.

Il y pousse fruits au goût lointain .

Leur jus est sang des saisons signifiées

Et puis voilà la main de l’autre

Qui caresse tous ces petits couloirs

Et puis voilà le souffle de l’autre

Qui chante le long de ces chemins noirs

Et dix doigts pincent ces cordes

Les rides font chansons de concorde.

 

Pierann (Pierre Desvergnes 

dit Pierann)

De la marge à l’écrit (tome 2)

 

 

 

Trois haïkus prémonitoires

Matin livide.

Trop haut tsunami.

Apocalypse.

 

Un tremblement fait tout choir.

La campagne frigide

Déserts et océans morts.

 

Usines noires.

S'habille de deuil.

Alignements d'os.

 

Florence DELBART FAURE (20 octobre 2010)

 


 

Démarche féline

De sa démarche souple,

Quand elle cambre les reins,

Elle ébauche une danse aguicheuse

Et joue de sa nature heureuse.

Comme un scribe, en déliés, en pleins

Ses pas, deux à deux, se découplent

 

Elle me regarde, d'un clin d'oeil

Et passe, nonchalante...

Qu'a-t-elle pu trouver, cette fois,

Pour me faire jurer, par ma foi,

Après un râle qu'elle chante ?

Minouchka se couche sur son fauteuil.

 

Jacques FAURE (L'essence des mots)

 


 

Le trou

J'ai un trou dans la tempe

Et le vent s'y engouffre

La lumière s'y trempe

Et l'ombre assez souvent

S'installe en ses gouffres.

 

J'ai un trou dans la tête

Qui sort par l'autre oreille

C'est une plaie ouverte

Aux cris d'adolescence.

 

J'ai un trou dans l'enfance.

 

Marie-Annick FAYDI (Ressac)

 


 

Les Corbières

Je viens parfois le soir m'asseoir sur cette pierre,

Semblable à un oiseau, je contemple les cieux.

Sur ce rude plateau où se perdent mes yeux,

Je laisse s'évader mon âme prisonnière.

 

Le cers* vient m'apporter le parfum de la terre,

Tout mon être s'emplit d'un bonheur merveilleux.

Je me sens enivré de ce bien précieux

Qui chante dans mon coeur comme un vin des Corbières.

 

Robert VILA

cers : vent dominant des Corbières