ETUDES TRAIT D'UNION
.Gustave FLAUBERT
I – Biographie
Il naît le 18 décembre 1821 à l’hôpital de Rouen où son père est chirurgien. Cinquième enfant de la famille, il ne lui reste qu’un frère de 8 ans, les trois autres étant morts en bas âge. Caroline, sa sœur, naîtra en 1824.
Dès l’âge de 10 ans, il manifeste le désir d’écrire et entre au collège royal de Rouen en 1832. En 1835 il y lance un journal manuscrit Art et Progrès qui est imprimé pour la première fois en 1837 dans une revue rouennaise Le Colibri.
En 1841 il s’inscrit à la Faculté de droit de Paris, mais il n’a qu’une envie : écrire. Dès 1843 il commence la première Éducation sentimentale et rate son examen de 2ème année.
En 1844 il a une attaque d’apoplexie. Ses parents achètent la demeure normande de Croisset qui deviendra sa Thébaïde. En 1845 sa sœur se marie ; l’année suivante son père meurt, puis sa sœur qui laisse une petite fille. Il se chargera de l’éducation de cette autre Caroline dont le père est devenu fou après la mort de sa femme.
En 1848 il commence de rédiger la première Tentation de saint Antoine. En 1850 il part voyager en Égypte, en Palestine, en Asie mineure : Constantinople, Rhodes… Il revient en 1851 et en 1853 il achève la première partie de Madame Bovary qu’il terminera en 1856.
Dès 1858, il mène une vie mondaine à Paris, rencontre les Goncourt, Sainte-Beuve, Baudelaire, Gautier, Renan, Feydeau et voyage en Algérie et à Carthage. En 1862, il termine Salammbô après cinq ans de travail et obtient un succès. En 1869 il publie L’Éducation sentimentale qui est un échec.
En 872 il achève La Tentation de saint Antoine et commence Bouvard et Pécuchet. Il perd sa mère et Croisset qui revient à Caroline. Il y conservera une chambre jusqu’à sa mort. (En 1864, le mari de sa nièce, désastreux investisseur, lui avait englouti sa fortune personnelle.)
En 1877, la publication de Trois contes est bien accueillie. En 1880 il travaille au dernier chapitre de Bouvard et Pécuchet mais ne le terminera pas, car il est terrassé par une attaque cérébrale.
Pavillon de Croisset Timbre Flaubert Village de [Bova] Ry
II – Comment résumer sa vie ?
Par monts et par mots, pourrait-on dire. En effet, il plaçait la littérature au-dessus de tout et s’y dédiait entièrement, mais les voyages avec Maxime du Camp et les amitiés l’ont souvent entraîné loi de sa Thébaïde d’écrivain. S’il fut bien " l’ermite de Croisset " tout dévoué à la littérature, il voyagea 18 mois en Orient, passa quelques mois chaque hiver à Paris, 42 boulevard du Temple, mena une vie mondaine, connut des liaisons passagères ou des vies amoureuses en refusant toujours le mariage pour protéger sa tranquillité à Croisset ou en voyage.
Son seul grand amour (mais impossible)fut Elisa Schlésinger, rencontrée à l’âge de 15 ans, sur une plage de Trouville, alors qu’elle avait 26 ans et était mariée.
On peut acter la poétesse Louise Collet avec qui il vécut huit ans d’enfer ; Louise Pradier, la femme du sculpteur ; la comédienne Suzanne Lagier ; Esther Guimont, ancienne maîtresse de Napoléon III ; Jeanna de Tourbey, ; sans doute l’Anglaise Juliet Herbert, institutrice de sa nièce ;
peut-être la princesse Mathilde. Flaubert était plus intéressé par son œuvre que par les femmes et il disait : « Écrire c’est s’emparer du monde. »
III – Son œuvre
En quatre romans, trois contes, un dictionnaire, Flaubert a transformé la littérature. Mais il a également écrit du théâtre, un grand poème en prose, des récits de voyage, une merveilleuse correspondance.
- Les romans
1°) Madame Bovary, le premier roman, restitue la vie elle-même à partir de plusieurs histoires vraies. Il paraît dans la Revue de Paris du 1er octobre au 15 décembre 1856, puis en volume chez Michel Lévy en avril 1857. Par son exigence esthétique il sera une « révolution dans les lettres ». Toutefois, avec ce roman, Flaubert se retrouvera en correctionnelle pour avoir montré « la nature dans toute sa nudité », mais sera acquitté. Il serait ravi de savoir que son œuvre a inspiré des cinéastes et que le célèbre écrivain creusois Pierre Michon, 1er prix Marguerite Yourcenar pour l’ensemble de son œuvre en 2015) tienne Madame Bovary pour un livre parfait dont on n’épuise jamais les significations et que l’on peut lire tous les deux mois.
2°) Salammbô (novembre 1862) ressuscite la sanglante guerre des mercenaires contre Carthage.Le titre, selon les volontés de Flaubert, tonne comme un tambour appelant aux massacres avce les deux « m » que viennent frapper le « b » pour que résonne le « ô ». Après Madame Bovary, Flaubert, qui a beaucoup voyagé, veut montrer que son esthétique vaut pour tous les sujets et il se montre un extraordinaire peintre des batailles. Son génie est de doubler son intrigue militaire d’une intrigue amoureuse. Il lui faudra cinq ans de travail acharné, méticuleux pour nous entraîner dans une frénésie de sons, de couleurs, de mouvement. Ce roman illustre le caractère double du génie de Flaubert : d’un côté l’écrivain "possédé" par son travail et cultivant la rigueur : de l’autre, celui qui proclamait : « Je suis né lyrique. » De nombreux critiques attaqueront Flaubert sur l’amoralisme et la violence de son roman, mais George Sand et Théophile Gautier prendront sa défense.
3°) L’éducation sentimentale (1869) : ce gros roman fut éreinté dès sa sortie, mais un siècle et demi plus tard, on le relit avec plaisir. Flaubert voulait faire le protrait mélancolique des jeunes gens de la Révolution de 1848 et se rit de tout le monde.
4°) Bouvard et Pécuchet : ce dernier roman, réfléchi toute une vie durant et resté inachevé à cause de la mort de l’auteur en mai 1880 en sortant de son bain, relate les tribulations de deux idiots qui nous ressemblent (En librairie depuis le 1er avril 2022, au Seuil : Le dernier bain de Gustave Flaubert de Régis Jauffret)
- Les contes
Ils sont écrits dans la période 1875 où l’auteur est au bord de la ruine, accablé par le deuil et la famille proche, contraint de vendre la ferme dont il tirait une part de ses rentes. Ils constituent le recueil Trois contes, paru le 24 avril 1877, et comprennent « Un cœur simple », « Hérodias » et « La légende de saint Julien l’Hospitalier ». « Un cœur simple » est le portrait d’une servante dévouée dans lequel l’auteur interroge le rapport à la fin des petites gens qui n’ont pas reçu d’éducation. « Hérodias » se déroule en 28 av. J.-C. en Judée, pays dirigé par Hérode Antipas et se place dans la veine de Salammbô. « La légende de saint Julien l’Hospitalier » l’obsédait depuis longtemps, car il en avait vu la représentation sur un vitrail de la cathédrale de Rouen dans son enfance.
- Une encyclopédie : Le Dictionnaire des idées reçues (1910)
Flaubert se situe là dans la tradition des Lumières quand au moment de la Commune, il associe les idées reçues à la croyance, à l’absence de discussions. Ces idées reçues sont les idées en place au pouvoir. Ce livre-canular, ce dictionnaire est comme Bouvard et Pécuchet, un livre des vengeances qui veut faire taire les contemporains, une encyclopédie de la conversation au XIXe, en même temps qu’une œuvre personnelle. Il prend à revers le grand mouvement encyclopédique de Larousse et Littré pour se moquer des conventions, des hypocrisies, du mépris de l’érudition.
- Un poème en prose : La Tentation de saint Antoine (1870), œuvre la plus personnelle de Flaubert, "coup de génie" qui retrace la nuit de l’anachorète d’Égypte assistant, sidéré, au défilé de créatures sataniques venues le supplier d’abandonner sa foi. Paul Valéry a comparé ce poème au Faust de Goethe.
- Une importante correspondance: plus de 4500 lettres conservées adressées à George Sand, sa nièce Caroline, la princesse Mathilde, ses amantes, ses amis tels que Tourgueniev ou Maupassant, etc. Beaucoup d’autres lettres ont été brûlées peu avant la mort de l’auteur qui s’y employa une journée entière avec Maupassant. On peut se procurer chez Flammarion les lettres de Flaubert à Maupassant ou à Sand.
IV – Le style
Acceptant l’héritage classique, Flaubert travaille son style et raconte mettre 8 heures pour corriger 5 pages, à avoir passé un mardi entier à rechercher 2 lignes, etc.
Il s’set enfermé à Croisset à l’âge de 25 ans et quand il n’avait pas d’idée, il se jetait sur son lit, ce qu’il appelait « la marinade ». Il a passé sa vie à « faire des phrases » dont il cherche toujours la bonne structure. Dernier écrivain classique devenu le premier écrivain de la modernité, il accède à une folie de l’écriture, une folie du langage.
V – Les héritiers de Flaubert sont partout :
Marcel Proust avait repéré dans Flaubert une beauté grammaticale particulière qui faisait de sa phrase un « trottoir roulant ». L’écrivain thèque Kafka vouait une admiration exclusive à L’Éducation sentimentale qu’il offrit à sa fiancée. Le prix Nobel péruvien Mario Vargas Llosa, chef de file du réalisme romanesque en Amérique latine, le revendique comme maître et modèle d’écriture. Jean-Paul Sartre fait un détour de 2800 pages consacrées à Flaubert (L’idiot de la famille) pour mieux s’étudier lui-même.
V – Le bicentenaire de la naissance de Flaubert a été fêté en décembre 2021 malgré la pandémie. Ry, le petit bourg normand à 2heures de Paris et à 20 km de Rouen, a été le plus visité. Son nom trouvait un écho dans le patronyme Bova-ry choisi par l’auteur, d’autant plus qu’en 1848 un fait divers y avait défrayé la chronique : une femme mariée délaissée par deux amants s’y était suicidée à l’arsenic. Pour parler du bourg fictif de Yonville-l’Abbaye où habitent les époux Bovary, Flaubert s’est sans doute inspiré du village bucolique de Lyons-la-Forêt situé à quelques kilomètres des vestiges de l’abbaye de Mortemer. C’est là que se sont installés Jean Renoir et Claude Chabrol pour tourner leurs films.
V – Conclusion
De Flaubert nous gardons l’image d’un titan du style qui se fit ermite pour travailler ses phrases comme personne avant lui et voulait être dans son œuvre comme Dieu dans l’univers, « présent partout mais visible nulle part ». N’oublions pas le Flaubert privé qui chérissait ses amis, aimait rire et faire rire, partait parfois pour de longs voyages et écrivait des lettres pleines de fulgurances drôles et profondes.
Andrée CHABROL-VACQUIER
Les écrivain(e)s et leurs pseudonymes
De nombreux écrivain(e)s ont choisi un pseudonyme, voire plusieurs, pour toute ou partie de leur œuvre comme s’il devait y avoir une distance entre leurs livres et leur vie et pour de multiples raisons que nous allons essayer de comprendre.
- Pour échapper à la censure :
C’est le cas de François Rabelais qui, pour la parution de Pantagruel (1532), choisit de se nommer Alcofribas Nasier, anagramme de son nom.
- Pour protéger leur famille comme :
Françoise Sagan, née Quoirez qui, à tout juste 18 ans, publie Bonjour tristesse. Elle a emprunté son pseudonyme à un personnage de Marcel Proust.
Philippe Sollers, disparu en 2023, est né Philippe Joyaux en 1936 à Talence (dans le Sud-Ouest) où il appartient à une famille très en vue qui possédait la ferblanterie Joyaux Frères. Il a cherché un pseudonyme à la demande de ses parents et l’a trouvé dans le Gaffiot (dictionnaire latin-français)..
- Pour se protéger ou rester discret :
Mohammed Moulessehoul, officier retraité de l’armée de son pays, a voulu échapper à la censure militaire en choisissant les deux prénoms de son épouse Yasmina Khadra.
Maxime Drouot est devenu Maxime Chattam, référence à la ville de Chatham (aux U.S.A.) où il a suivi une formation de criminologie.
Frédérique Audoin-Rouzeau, chercheuse et archéologue a choisi Fred Vargas dès ses débuts en littérature à partir du nom de sa sœur jumelle Joëlle, peintre connue sous le nom de Jo Vargas.
- Par obligation pour beaucoup d’écrivains d’origine étrangère :
Né en 1911, Lev Aslanovitch francise son nom et devient Henri Troyat.
Guglielmo Alberto Wladimiro Alessandro Apollinaris de Kostrowitzky, sujet polonais de l’Empire russe à Rome, devient Guillaume Apollinaire.
- Pour brouiller les pistes comme Julien Gracq né Louis Poirier :
Venu tardivement à l’écriture, l’auteur du Rivage des Syrtes a voulu séparer nettement son activité de professeur de celle d’écrivain. Il aurait choisi ses nom et prénom avec la contrainte qu’ils forment seulement trois syllabes et contiennent des sonorités agréables à son oreille. Le prénom serait un hommage à Julien Sorel, la lecture de Le Rouge et le Noir de Stendhal l’ayant beaucoup marqué durant ses études. Le nom de famille pourrait faire référence aux Gracques de l’histoire romaine.
- Pour vivre une seconde naissance :
George Sand, née Amantine Aurore Lucile Dupin de Francueil, puis devenue par alliance la baronne Dudevant, a opté pour un pseudonyme masculin. D’ailleurs elle en lancera la mode en France avec Marie d’Agoult qui écrit sous le nom de Daniel Stern, Delphine de Girardin devenue vicomte Charles de Launay. Quelques années plus tard, en Angleterre trois célèbres sœurs (Brontë) se feront remarquer avec leurs romans et poèmes signés Currer Ellis et Acton Bell.
Céline Louis, Ferdinand, Auguste Destouches, devenu médecin, a vécu mille vies avant d’écrire. Auteur du Voyage au bout de la nuit (1932) et de bien d’autres livres remarqués, il a emprunté son nom de plume à sa grand-mère maternelle, Céline Guillou.
- Pour être lues sérieusement et vaincre les préjugés selon lesquels « la littérature ne peut pas être le travail d’une vie de femme » :
Ainsi au XIXe siècle, de nombreuses femmes signèrent leurs œuvres d’un nom masculin.
- les sœurs Brontë en 1847, précédemment évoquées, prénommées en réalité
Charlotte, Anne et Emily ;
- Mary Ann Evans qui devient George Eliot.
- Pour se réinventer, changer de genre littéraire ou écouler une production surabondante :
- Marguerite Duras avait horreur de son nom Donnadieu car, dit-elle, « je n’ai pas eu de père. » En effet, celui-ci est mort loin des siens des suites d’une dysenterie amibienne contractée en Asie, après avoir acheté une demeure dans le Lot-etGaronne, lieu-dit du Platier, près de la commune de Duras. Marguerite, qui est âgée à ce moment-là de sept ans, quitte l’Indochine et, avant d’y repartir avec sa mère et ses frères, passe deux ans au Platier. Remarquons qu’en adoptant le pseudonyme de Duras, Marguerite conserve les mêmes initiales qu’auparavant.
- Marguerite Yourcenar est née Cleenewerck de Crayencour. Elle a choisi pour pseudonyme un anagramme imparfait du nom de son père qui décédera en 1929, l’année de la publication de son premier roman.
- Lydie Salvayre est née Lydie Arjona. Elle a choisi un pseudonyme car elle entretenait également un rapport ambigu avec le nom de son père atteint de délires paranoïaques, maladie l’ayant incitée à devenir psychiatre. « Salvayre » pourrait s’inspirer du vocable latin signifiant « sauver ».
- Jean-Patrick Manchette, génie du néopolar, voulut compléter les maigres revenus tirés de sa petite dizaine de chefs-d’œuvre en écrivant des récits historiques, érotiques, des romans d’espionnage sous des pseudos..
- Voulurent également se réinventer divers auteurs qui se lancèrent dans les récits érotiques comme Guillaume Apollinaire avec Les onze mille verges, Louis Aragon sous le pseudo de Albert de Roustisie avec Irène, Dominique Aury, compagne de Jean Paulhan, devenue Pauline Réage avec Histoire d’O.
- Stephen King, le prolifique, voulut éviter de saturer son lectorat et, dans les années 1960, signa certains thrillers sous le nom de Richard Backman.
- Boris Vian, également prolifique, publia sous le pseudo de Vernon Sullivan quatre romans policiers dont le célèbre J’irai cracher sur vos tombes (1946) qui lui valut un procès retentissant.
- Romain Kacev a jonglé toute sa vie avec les pseudonymes, passant de Lucien Brulard à François Mermant, Fosco Siniboldi, Shatan Bogat, Romain Gary (Les racines du ciel), Ajar (La vie devant soi). Cela lui permit d’obtenir deux fois le prix Goncourt. Toutefois Gary fut victime coupable de ce pseudonyme Ajar qu’il voulut faire endosser à un petit-cousin, un certain Paul Pavlowitch. Celui-ci lui servait de prête-nom dans ses relations avec son éditeur, fut magnanime et le pardonna. Toutefois ce jeu sur l’identité accentua chez Gary un processus dépressif, un obscur sentiment d’imposture et le conduisit au suicide en 1980.
- Pour rendre hommage à quelqu’un :
- Elsa Triolet choisit le pseudonyme Laurent Daniel pour publier Les amoureux d’Avignon en souvenir du résistant Laurent Casanova et de son épouse, Danielle, déportée à Auschwitz.
- Michel Thomas choisit Michel Houellebecq en pensant à sa grand-mère paternelle née Houellebecq qui l’a élevé.
- Henri Beyle choisit Stendhal en pensant à la ville allemande traversée pendant la guerre, puis une autre quarantaine d’autres pseudos parmi lesquels Henri Brulard…
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Conclusion :
Écrire n’est pas anodin. C’est se dévoiler, prendre des risques personnellement et en faire prendre parfois à son entourage. Il n’est pas toujours bon de dire certaines vérités et d’avoir des propos interprétés. L’écrivain ne se sent pas toujours libre, surtout dans les pays brandissant la censure.
Certains s’amusent à jouer les caméléons, d’autres se cachent pour mieux exprimer des vérités, se protéger et protéger les siens, brouiller les pistes.
Quelles que soient leurs intentions, nous les comprenons et prenons plaisir à les lire sous leurs divers synonymes, toujours réfléchis.
Andrée CHABROL-VACQUIER
Habiter poétiquement le monde
Il est nécessaire d’« habiter poétiquement le monde » comme le disait le poète allemand Friedrich HÖderlin (1798) et comme le répètent depuis 200 ans écrivains, poètes et philosophes de tous pays, dans le monde romantique, post romantique, du renouveau, contemporain.
- Dans le monde romantique
- Selon Friedrich Wilhem Schilling (1796), la poésie est « institutrice de l’humanité». En 1798 Novakis ajoute : « Plus c’est poétique, plus c’est vrai. »
- Pour Winhem Schlegel elle fut créée en même temps que le monde et William Wordsworth dit qu’elle est le premier et le dernier des savoirs.
- Mme de Staël affirme : « La poésie est une possession momentanée de tout ce que notre âme souhaite.» (1815) et Samuel Taylor Coleridge précise : « Le poète met en activité l’âme entière de l’homme. »
- John Keats écrit dans ses lettres : « La poésie de la terre ne meurt jamais. » Elle set selon William Hazlitt « le langage universel que le cœur tient à la nature»
- Si, en 1822, Percy Shelley dit : « Les poètes se sont appelés législateurs ou prophètes», Victor Hugo s’écrie en 1840 dans « La fonction du poète » : « Peuple ! Écoutez le poète ! Écoutez le rêveur sacré ! »
- Pour Hegel (1832), la poésie est une manière de contempler l’univers. Quant à lui, Lamartine la voit « philosophique, religieuse, politique, sociale».
- Dans « Journal d’un poète » (1837-1843), Vigny écrit : «La poésie c’est l’enthousiasme cristallisé. » et Franz Liszt dans « Tour le ciel en musique » a sa vision personnelle : « Convaincre n’est pas la mission de la poésie, il lui faut par-dessus tout émouvoir. »
- Joseph Joubert dans ses Pensées (1838) affirme : « On ne peut trouver de poésie nulle part quand on n’en porte pas en soi. »
- Dans le monde post romantique
- Edgar Allan Poe, dans « Du principe poétique » (1850) dit que « la poésie est le désir de la phalène pour l’étoile.»
- Pour Baudelaire, dans « Notes nouvelles sur Edgar Poe » (1857), le principe de la poésie est l’aspiration humaine vers une beauté supérieure et dans « L’Albatros », il écrit : « Le Poète est semblable au prince des nuées
- Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
- Exilé sur le sol au milieu des huées,
- Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »
- Emily Dickinson, en 1862, pense qu’ « un poète, c’est ce qui extrait un sens surprenant de signes ordinaires. »
- Odile Redon, dans « À soi-même » (1867-1888) écrit : « Peintres, allez donc voir la mer… Vous sentirez la ,poésie des sables, le charme de l’air… Poètes, allez voir ce rivage. Vous aurez à chanter le mystère de l’infini…»
- Et Lautréamont de renchérir en 1870 : « La poésie doit être faite par tous, non par un.»
- Pout Arthur Rimbaud « le Poète se fait voyant» et doit tout essayer pour arriver à l’inconnu, mais il dit également : « Je est un autre », ce qui laisse penser que la poésie lui est dictée par une force inconnue, sa muse peut-être.
- Dans le monde moderne
Selon Mallarmé, en 1884, la Poésie est l’expression par le langage humain du sens mystérieux des aspects de l’existence. « À notre époque, dit-il, elle est en désuétude et en effervescence préparatoire. Proche de l’idée, elle est musique par excellence. »
Pour André Gide, en 1891, le Poète est celui qui regarde et voit le Paradis car le Paradis est partout.
En 1894 Stefan George affirme que la Poésie a un statut à part parmi les arts. Elle seule connaît le secret de l’éveil et celui de la transition.
En 1895 Théodore de Wyzawa s’enflamme en écrivant : « La poésie et l’amour sont les deux fleurs de la vie. » et, en 1909, Marcel Proust ajoute : « Le poète éprouve avec allégresse la beauté de toute chose. »
En 1918, Guillaume Apollinaire considère les poètes modernes comme des créateurs, des inventeurs et des prophètes, mais, en 1921, Anna de Noailles affirme qu’il faut subir d’être poète car la mission, à la fois noble et cruelle conduit souvent à la souffrance.
Pour Max Jacob, en 1922, le poète moderne est un homme dans un homme, un buisson de sentiments, une énergie, un être perméable.
Rabindranath Tagore, né en 1861 à Calcutta, couronné par la prix Nobel de littérature en 1913, pense que dans la religion du poète il n’y a ni doctrine, ni commandements car elle est fluide comme l’atmosphère et n’entreprend jamais de nous conduire vers une conclusion définitive. Elle découvre toutefois des sphères infinies de la lumière, étant donné qu’elle n’est pas entourée de murs qui la limitent.
Pour Federico Garcia Lorca, le poète doit être un selon les cinq sens, dans l’ordre suivant : vue, toucher, ouïe, odorat et goût, ouvrir entre eux des portes de communication et souvent superposer leurs sensations.
Paul Claudel, le voyant affirmer que la poésie est un art et rejoint la prière, et en 1938, Joë Bousquet écrit que « la poésie est l’instant d’entre les instants, dans une rencontre intelligente d’objets. Levée de terre ainsi que l’averse, elle nous frappe depuis le ciel. »
Antonin Artaud, le révolté, veut que les poètes morts laissent la place aux autres et que leurs écrits soient détruits car ils ne valent qu’une fois et nous pétrifient, aussi valables qu’ils soient. Pour lui, sous la poésie des textes il y a la poésie tout court sans forme et sans texte et il faut « en finir avec les chefs-d’œuvre ».
Paul Éluard voit la poésie comme une évidence qui purifiera les hommes. Avec elle toutes les tours d’ivoire seront démolies, toutes les paroles seront sacrées et nous n’aurons plus qu’à fermer les yeux pour que s’ouvrent les portes du merveilleux. Le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré.
En 1941, Léon-Paul Fargue confirme qu’il n’est pas nécessaire d’écrire pour être poète. La poésie se manifeste partout, même dans les situations les plus terribles, les lieux les plus sordides où Etty Hillesum écrit dans son Journal en 1941-43 : « Il faut bien qu’il y ait un poète dans un camp pour vivre en poète cette vie-là. »
En 1943, Henri Michaux présente la poésie comme un cadeau de la nature, une grâce. Qu’elle soit transport, invention ou musique, elle est pour lui un impondérable pouvant se trouver dans n’importe quel genre, un cadeau et non pas un travail. Il ajoute que la seule ambition de faire un poème suffit à la tuer car il fuit le narcissisme, l’attendrissement sur ses propres sentiments.
En 1943 également, dans une lettre ç un général, Saint-Exupéry est catégorique : « On ne peut plus vivre sans poésie en couleur, ni amour. »
- Le monde du renouveau
En 1945, dans Apologie du poète Pierre-Jean Jouve affirme qu’il existe quelque chose d’irréductible dans la Poésie qui est au-dessus te va au-delà. C’est pour cela qu’elle ne peut appartenir à aucun système d’idées, servir ni une éthique, ni une science, ni une politique ; Elle est un langage magnétisé, porteur d’une charge, différent du langage parlé, voire même de la presse écrite.
En 1945 également, dans Secrets de beauté, Jean Cocteau dit que la poésie est la seule valeur marchande qui ne se dévalorise pas, la seule nourriture dont l’homme ait vraiment besoin.
En 1930, Pierre Reverdy pense que la poésie n’est pas dans les choses mais dans l’homme uniquement. C’est lui qui en charge les choses en s’en servant pour s’exprimer. La propre du poète est de penser et de penser en images. Ainsi il ne faut pas considérer la poésie comme une chose inutile et gratuite dont on pourrait facilement se passer ; elle est au commencement de l’homme ; elle a ses racines dans son destin.
En 1951, Jules Supervielle écrit : « L’état de poésie me vient d’une sorte de confusion magique où les images et les idées se mettent à vivre, mais le plus important de mes secrets est un mystère qui habite le poète et dont il ne parvient jamais à se séparer complètement pour pouvoir, du dehors, la juger. »
Hannah Arendt, politologue, philosophe et journaliste allemande célèbre pour ses travaux sur le totalitarisme, exprime en 1952 l’importance de la poésie qui fixe le souvenir de l’humanité : « La guerre de Troie aurait pu être oubliée s’il n’y avait eu un poète pour l’immortaliser » écrit-elle.
Saint John Perse, prix Nobel de littérature en 1960, affirme que la poésie est d’abord mode de vie et de vie intégrale : « Le poète existait dans l’homme des cavernes, dit-il, et existera dans l’homme des âges atomiques parce qu’il est part irréductible de l’homme. », « Que les poèmes touchent relativement peu de gens n’est pas pour m’inquiéter. » écrit Sylvie Plath en 1863. « À vrai dire, ils vont étonnamment loin parmi des étrangers, même tout autour du monde… plus loin que l’espace d’une vie. » Et Jorge Luis Borges enchaîne en 1968 avec ces paroles : « La vie, j’en suis convaincu, est faite de poésie. Celle-ci nous attend au coin de la rue et peut nous sauter dessus n’importe quand. Elle est l’expression de la beauté par l’intermédiaire des mots combinés avec art. »
- Le monde contemporain
Selon J.M.G. Le Clézio, en 1968, « Les poètes ont cherché la rencontre du rêve et du réel. » En effet, nous découvrons aujourd’hui que cette liberté du rêve est l’un des biens précieux qui composent l’équilibre de la race humaine quels que soient sa puissance matérielle ou son héritage culturel.
Dans les années 1972-1990 Yves Bonnefoy affirme que la poésie est nécessaire et qu’il faut la défendre dans un monde trop matérialiste où la technologie prend le pas. Elle est en effet en danger et nous devons espérer que l’humanité pourra un jour habiter poétiquement sa terre, miraculeusement épargnée.
En 1974, Romain Gary écrit : « Bien qu’il s’en défende ou l’ignore, il n’y a pas d’homme sans part de poésie, sans la part de Rimbaud. » Et Eugène Guillevic ajoute en 1980 : « Chacun trouve sa poésie comme il peut. »
C ??? nous et même réjouissons-nous avec les propos d’Hubert Reeves affirmant en 1991 : « La vision scientifique et la vision poétique se rejoignent » car cela nous permet de percevoir le monde dans sa véritable richesse.
Pour Claude Roy, en 1994, la poésie est un refuge, en cas de maladie par exemple. Il dit : « J’ai écrit des poèmes pour tenter de régler un souffle qui se déréglait. »
François Cheng, que nous avons rencontré deux fois au Scribe à Montauban, affirme que l’idée de a fin programmée de la vie nous incite à nous réaliser, à créer pour donner un sens à notre existence. Quant à Pierre Rabbi, l’agriculteur biologiste (2008), il veut ré-enchanter le monde et, pour cela, revisiter la dimension subjective et poétique qui nous habite. Comme François Cheng, Christian Bobin nous a récemment quittés, mais ses paroles, ses vers à fleur de peau rejettent le malheur, cherchent la lumière et demandent la paix pour habiter poétiquement, c’est-à-dire humainement le monde.
Jean-Pierre Siméon, créateur du « Printemps des poètes » a écrit en 2015 : « L’avenir sera poétique ou ne sera pas », puis affirme catégoriquement : « La poésie sauvera le monde. »
Conclusion
À partir des avis de quelques sommités de différentes époques, nous avons proposé une éthique essentielle pour habiter poétiquement, humainement, écologiquement le monde d’aujourd’hui plus que jamais menacés. La réflexion s’impose et nous appartient.
« Habite une maison de la poésie !
Fais de ta maison, fais de ta vie
Une poésie ! » Laurence Vielle (Asile poétique, 2013)
Et ce poème relance l’espoir, de même que la réaction des jeunes générations.
Le 20 janvier 2021, à Washington, jour de l’investiture du président américain Joe Biden, une jeune fille déclame un texte en guise de discours « The hill we climb » (La colline que nous gravissons). Une poétesse est née ce jour-là aux yeux du monde entier : « Amanda German, 22 ans, devenue super star. Dans son sillage la poésie fait de plus en plus parler d’elle, y compris en France, qu’elle soit clamée, instagramée, déclamée et la rime opère un retour en force, de même que le poème en prose. De plus, elle s’est réinventée avec les filles en première ligne. Si elle était auparavant un domaine masculin avec René Char, Francis Ponge, par exemple, elle renoue aujourd’hui avec la tradition française de la « poésie de la Résistance », dans la lignée d’Aragon sur un versant ouvertement féministe avec Chloé Delaune, Marie Modiano, Laure Vasquez, Lisette Lombé ou la super star anglaise Kac Tempest. Tout est poétisé, même les actes les plus infimes de la vie courante ou les nouvelles technologies.
Cécile Coulon, plutôt inspirée par Prévert, raconte à travers ses poèmes, des histoires sur son chat, le deuil, l’amour, son attachement pour l’Auvergne. Elle a remporté ses premiers lauriers à 22 ans grâce à Internet. Désormais elle est publiée et son recueil Les ronces (Le Castor Astral) lui a valu en 2013 le prix Apollinaire, autrement dit le Goncourt de la poésie. Depuis 2020, elle codirige l’Iconopap, une collection qui va chercher la poésie là où elle est, sur le web mais aussi dans la rue, les salles de concert, partout où les jeunes revendiquent cette parole vibrante qui se lit, se vit, se chante, se crie et certainement pas dans le cercle fermé et intimidant des initiés. C’est ainsi que la poésie revit.
Clémentine Beauvais vient de publier chez l’iconoclaste Décomposée, une version revisitant « Une charogne » de Baudelaire, court roman en vers libres en faveur de la cause des femmes, qui a obtenu un triomphe.
Certes, tout le monde ne peut pas devenir Rimbaud mais « Tout le monde peut devenir poète » affirme l’écrivaine Pascale Souk, spécialiste du haïku, ce micro poème japonais de 17 syllabes, qui reconnecte à l’enfance, à la nature, aux choses simples de la vie. La brièveté de ces poèmes séduit les ados qui parviennent à dépasser leur timidité, à s’affronter à la difficulté, s’autorisant à créer, apprennent à s’émerveiller devant une fleur, un rayon de lune, de petits bonheurs.
Andrée Chabrol-Vacquier